PATRIMOINE

MONUMENT AUX MORTS

“Tous ceux qui bravement sont morts pour la patrie, ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie…
La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau” – Victor Hugo

Si quelques dizaines de monuments du souvenir avaient été érigés à la gloire de la Grande Armée ou en mémoire des combattants anonymes de la débâcle de 1870, l’hommage aux soldats disparus change de nature et de dimension avec l’apparition des monuments aux morts, tels qu’on les connaît, à la fin de la Grande Guerre (1914-1918).

Pour la première fois, en effet, on « nomme » les victimes : on leur accorde ainsi une identité propre de soldat et d’homme, c’est-à-dire qu’on affirme à la fois la personnalisation de chaque sacrifice et la solidarité de tous les citoyens-soldats. Ces longues listes de noms gravées sur la pierre des monuments portent cette dualité mémorielle : l’identification exhaustive, individuelle et nominative de chaque mort au combat et, parallèlement, une commémoration collective du conflit, via le symbole de la liste, de l’énumération.

Dans la Grèce antique, un cénotaphe (κενοτάιον : kenos « vide » et taphos « tombe ») était un monument érigé à la mémoire d’une personne mais qui ne contenait pas de corps. Les monuments aux morts de la guerre 1914-1918 sont de ce fait des « néo-cénotaphes ». Ils opèrent un « découplement » de la mémoire du défunt. Sa commune natale, celle où il était citoyen, homme, père ou fils, le célèbre par son nom, par son identité de personne. Son corps, celui du soldat mort au combat, reste, quant à lui, parfois non identifié, dans les charniers des champs de bataille. L’existence des monuments aux morts nominatifs résulte aussi d’une contrainte technique très importante : l’identification, l’acheminement et le listage des corps était impossible à la fin de la guerre. Ces monuments ont donc remplacé les cimetières…

Dans la majorité des communes, deux monuments aux morts ont été érigés : l’un dans l’espace public (place du village, mairie, école) et l’autre dans l’église (ce dernier recense les paroissiens tombés au combat)… Extrait Quentin Jagorel, étudiant à Sciences-Po Paris et à HEC – Septembre 2014


LE MONUMENT AUX MORTS DE TREGUIDEL

C’est en 1922 que la municipalité décida d’ériger un monument aux morts glorieux de Tréguidel. Les travaux furent confiés à M. Hernot, architecte-sculpteur de Lannion (à qui nous devons le calvaire des Bretons à Lourdes). Le devis mentionne :

  • monument en granit de Kersanton, d’une hauteur de 4m75
  • gravure des noms : 400 lettres
  • buste de Poilu en même granit
  • sculpture de la Palme et de la Croix de guerre
  • marches et piliers en granit bleu de Bégard
  • chaine forte peinte aluminium
  • pose et transport
  • Prix total : 13.000 francs

Je ne ferai qu’un bref résumé concernant la construction de ce monument qui paraît-il était le mieux réussi des environs. A noter, toutefois, les difficultés de transports des matériaux qui étaient livrés en gare de Châtelaudren. Voici un extrait de la correspondance échangée, dont les termes surprennent :

Le poids du monument est de 10 tonnes, il faudrait 10 charrettes à 2 chevaux pour le transporter, il y aurait des risques au déchargement. Vous avez avantage à demander un camion surtout au moment de la récolte (nous étions en juillet 1923)”.

L’inauguration eut lieu le 21 octobre 1923. Les autorités civiles et religieuses étaient présentes pour ces cérémonies qui se déroulèrent pendant toute cette journée des 9h3/4 le matin. Voici le programme :
– Le matin. Messe – Musique vocale et instrumentale avec trompettes de cavalerie – Au monument : musique – enlèvement du voile – appel des noms, après chaque nom la foule répond “mort au champ d’honneur” pendant que les petits orphelins restaient groupés de chaque côté du monument – Marseillaise – puis discours des autorités – Banquet à l’école des garçons – Vêpres.

Un document du 16 septembre 1923 nous rappelle ceci “Le monument aux morts de la guerre érigé par la commune aux glorieux enfants de Tréguidel morts pour la France se dresse beau. Les générations futures verront que les anciens se conduisaient en héros et que leurs familles, restées au pays et sauvées par leur sacrifice, ont su leur prouver leur reconnaissance”. – Marcelle GICQUEL

Extrait du bulletin municipal de Tréguidel
n°7/ janvier 92

Monument Place du Bourg

Monument Place des Chênes

La cérémonie commémorative
C’est en 1922 que le 11 novembre devient une fête nationale. Il rassemble alors, devant les monuments aux morts, les anciens combattants, les jeunes des écoles, les élus pour commémorer les morts de la guerre. Lors de cette cérémonie républicaine et funéraire, on rend hommage aux disparus : après une minute de silence, le nom de chaque soldat est appelé, suivi de l’annonce « mort pour la France », une gerbe de fleurs est déposée, la Marseillaise est souvent jouée ou chantée. Cette cérémonie peut se reproduire également lors des fêtes patronales. Aujourd’hui le sens de cette commémoration tend à s’estomper avec l’oubli des souffrances des soldats et de leurs familles.

Le monument
Le monument aux morts de Tréguidel est situé dans un endroit emblématique de la commune  ; initialement, il a été construit sur la place du bourg, à un endroit assez dégagé pour permettre les cérémonies. A la suite du réaménagement de la place, il a été déplacé en 2007 sur la place des Chênes où il se situe aujourd’hui.

C’est un monument de type “civique patriotique“. L’obélisque repose sur un socle et comporte une mention et un certain nombre d’allégories :

  • Enfants de Tréguidel morts pour la Patrie
    La mention « Mort pour la France » a été créée par la loi du 2 juillet 1915 puis modifiée par celle du 28 février 1922. Cette énonciation officielle figure en mention marginale sur les actes de décès des militaires morts à la guerre. On la retrouve donc naturellement sur les monuments aux morts, car elle est codifiée et possède une valeur juridique et officielle ; elle se décline sous plusieurs variantes : la plus évidente est la dédicace aux enfants “morts pour la France” ou “morts pour la patrie”.
  • La palme
    Dans l’iconographie antique, la palme est le symbole de la victoire, voire de la victoire sur la mort. Elle est aussi le symbole du martyre. Ici, l’une est sculptée à même la pierre, l’autre est fixée au pied du monument.
  • Le Poilu
    Avec son casque, il symbolise la bravoure des soldats. Il tient un drapeau qui symbolise la patrie, la nation, celle pour qui l’on se bat et l’on meurt.
  • La croix de guerre 1914-18
    Créée par la loi du 8 avril 1915, c’est une décoration militaire attribuée pour récompenser une conduite exceptionnelle au cours de la première guerre mondiale. C’est le sculpteur Paul-Albert Bartholomé qui réalise le modèle définitif, à quatre branches et deux épées croisées, le centre représentant une tête de République au bonnet phrygien, ornée d’une couronne de lauriers, avec en exergue les mots : « République française ». Il porte la date au revers.
  • La croix
    Au moment de l’armistice, treize années se sont écoulées depuis la loi de séparation de l’Église et de l’État du 9 décembre 1905 ; celle-ci « interdit d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics […] à l’exception […] des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires… ». Or, de nombreuses communes françaises choisissent d’orner leur monument d’une croix latine, symbole de l’Église, ce qui donne lieu à d’importantes polémiques et conduit le Ministre de l’Intérieur, en 1919, à distinguer les monuments « […] placés dans un cimetière ou sur une voie publique. En ce qui concerne les premiers, liberté entière doit être laissée aux municipalités pour l’ornementation ou les attributs dont elles voudront les revêtir ; quant aux seconds, ils ne doivent comporter aucun emblème religieux ».
  • Les obus
    Ils rappellent l’importance de l’artillerie pendant la guerre.
  • L’écusson tricolore
    Il est apposé sur l’obélisque lors des cérémonies.
  • La clôture
    A l’origine, le monument était clôturé de 10 piliers et d’une chaîne. La symbolique de cette clôture était de délimiter le lieu pour en faire un enclos à caractère sacré. Seul le magistrat municipal ou les anciens combattants pouvaient pénétrer cette parcelle de sol considérée comme sacrée.

Le nom des morts
Les monuments expriment un profond civisme républicain : chacun porte le nom des morts, dans le respect du principe d’égalité républicaine. Ainsi, l’ordre d’inscription des noms est en général alphabétique, parfois chronologique  toujours sans indication de grade.

Diaporama – Monument aux morts (détails)

Catherine B.