Cela va bientôt faire un an que Pierre-Yves Quéhé vit sur cette île, dans ce monde hors du temps, loin des voitures ou du téléphone portable… mais avec internet tout de même.  Un rythme de vie bercé par le cri de l’otarie ou de l’albatros. (Relire le 1er article )

Les îles australes françaises sont des observatoires de l’évolution du climat et de la protection de la biodiversité. Tous les ans, des jeunes VSC (Volontaires de Service Civique) de l’Institut Polaire Paul Emile Victor prennent le relais pour y passer un hivernage (on les appelle les hivernants), au plus près de la nature. Comment fonctionne cette petite communauté isolée, composée d’une vingtaine de personnes ?

De son île lointaine, Pierre-Yves a bien voulu nous accorder un moment pour répondre à nos interrogations.

Une journée sur l’île

” Le déroulement d’une journée sur l’île est sensiblement le même qu’en métropole. Les repas sont à heures fixes. Le temps est ensuite divisé entre travail, manip*, participation aux tâches communes et repos. Pour le travail, je me rends régulièrement à la  station de mesure de Pointe Bénédicte. Elle se situe à 2 km de la base. Bien entendu, tous ces déplacements se font à pied.”

* manip : langage des taafiens qui signifie réalisation d’études de terrain

Le travail de Pierre-Yves est réalisé à deux endroits : sur la base où se trouve le bâtiment Géophy.  Il est composé d’un labo de chimie, d’un atelier de bricolage… mais surtout des bureaux des VSC :

  • un gener qui s’occupe des radiosondages Météo France, de la logistique avec lIPEV, de l’instrumentation de différentes installations
  • un  ornithologue qui effectue des mesures biométriques des animaux présents sur l’île pour le laboratoire de Chizer
  • un  magne-sismo qui s’occupe de la station d’observations et mesures du champ magnétique terrestre ainsi que de la station de sismologie pour l’EOST
  • un  soufre qui s’occupe de l’analyse, mesure et échantillonnage d’aérosols et de composés soufrés se trouvant dans l’atmosphère pour le LSCE
  • un CO2  qui s’occupe de l’analyse, mesure et échantillonnage de gaz à effet de serre, notamment le CO2, pour le LSCE. Il s’agit en l’occurence pour cette mission de Pierre-Yves Quéhé

A deux kilomètres de là, se trouve la station de mesures de Pointe Bénédicte (dite Pointe B) où Pierre-Yves doit se rendre pour effectuer les contrôles et les prélèvements d’air à l’aide des analyseurs et d’un mat de 25 m sur lequel est prélevée l’ozone.

En chemin, il est possible de rencontrer des otaries ce qui par mauvais temps , lorsqu’elles remontent sur l’île, peut s’avérer devenir un véritable parcours du combattant et il est alors préférable de se munir d’un bâton pour se protéger

Le travail consiste principalement à faire des prélèvements. 

” Le travail consiste à prendre en charge un certain nombre d’équipements destinés à la mesure continue du gaz carbonique (CO2), méthane atmosphérique (CH4), du radon (Radon-222), de l’ozone (O3) ou encore aux prélèvements d’air par flacon, échantillons qui seront envoyés au laboratoire pour analyses complémentaires.

Il m’est aussi demandé d’assurer le contrôle du bon fonctionnement des appareils de mesure, de préjuger de la qualité des mesures et de recueillir et d’archiver les données. Je suis aussi responsable de la maintenance et des interventions en cas de panne sur les instruments. Ce travail ne peut être réalisé sans les échanges réguliers avec le personnel du LSCE.

 Le but est de mieux comprendre le climat et le réchauffement climatique. Dans l’atmosphère, les gaz à effet de serre ont une forte influence sur la température à la surface du globe. Pour leurs recherches, les scientifiques s’appuient sur un réseau mondial de stations de mesure. Le LSCE dispose d’une dizaine de station sous sa responsabilité, dont “la station de mesure Pointe Bénédicte” sur l’île Amsterdam. Les mesures sur Amsterdam ont débuté dans les années 80, ce qui fait d’elle la station la plus ancienne du réseau ICOS-France. Isolée de toutes sources de pollution, cette station est très intéressante. Elle permet d’établir la concentration de “fond” des gaz à effet de serre de la planète et permet de mieux comprendre l’influence de l’océan Indien sur le climat.”

L’île d’Amsterdam se trouve au milieu de l’océan, éloignée de toute émission industrielle. Sa situation géographique est donc exceptionnelle . Les mesures sont délicates à réaliser et nécessitent de la rigueur car les concentrations relevées peuvent être multipliées par 10, 100 ou plus, en raison du passage d’un animal, d’un homme ou d’un engin motorisé (tracteur, hélicoptère..) et même un gros bateau comme le Marion-Dufresne naviguant à plusieurs kilomètres de là.

La faune et la flore

“Les études sur la faune et sur la flore de l’île permettent de mieux comprendre leur fonctionnement et donc de mieux les protéger. Par exemple, en connaissant davantage les zones d’alimentation et le comportement des albatros à bec jaune, on a pu mieux réglementer la pêche à la palangre qui leur causait beaucoup de tort.

L’île Amsterdam possède des conditions écologiques atypiques (isolement, climat, impact humain récent) qui permettent aussi de mieux comprendre la nature en général. Toutes ces études sont aussi réalisées pour la passion et la satisfaction d’étendre la connaissance. “

L’albatros et le gorfou

Les falaises d’Entrecasteaux accueillent de nombreuses colonies d’albatros à bec jaune, albatros fuligineux à dos sombre et de gorfou sauteur subtropical. Ces colonies sont parmi les plus importantes au niveau mondial. L’objectif des deux ornithologues sur ce site est d’identifier l’état des colonies à travers les effectifs, le statut reproducteur et l’évolution des populations.

L’otarie

Le mois de décembre correspond à la période intense de la reproduction des otaries à fourrure subantarctique. Les deux ornithologues-otaristes vont donc chaque jour à la MAE (Mare aux éléphants ; zone d’étude de la colonie des otaries) compter le nombre de nouveau-nés communément appelés « pups », repérer les individus bagués et continuent les suivis débutés il y a maintenant quelques années.

Le phylica

L’île d’Amsterdam est la seule île des TAAF sur laquelle pousse un arbre le Phylica arborea. Il fait donc l’objet d’un programme de restauration afin de se rapprocher de l’environnement originel de l’île. Le phylica se déployait sur  1500 hectares selon d’anciens écrits de navigateurs. La surface n’atteignait plus que 5 hectares en 1980.   Il faut donc récolter les graines sur place, les mettre en culture en pépinière pour ensuite les réimplanter dans leur milieu naturel : 3 000 plants ont ainsi été plantés en 2016.

Et les indésirables … souris, chat et rat surmulot

Trois espèces de mammifères encore présentes y ont été introduites par l’homme. Le chat tout d’abord, est probablement responsable de la disparition de certaines espèces d’oiseaux et pourrait être une menace pour les espèces encore nicheuses.La souris domestique quant à elle a été observée se nourrissant de graines de Phylica, seule espèce arborescente native des TAAF, qui bénéficie d’un programme de restauration avec notamment une pépinière de plusieurs milliers de plants mobilisant un agent à temps complet.

Enfin, le rat surmulot est suspecté d’être un réservoir d’une bactérie responsable du choléra aviaire. Cette maladie décime ces dernières années les poussins d’albatros à bec jaune, dont les deux tiers de la population mondiale niche dans les falaises d’Entrecasteaux.

Un des objectifs principaux du prochain plan de gestion de la Réserve naturelle est donc d’envisager l’éradication simultanée sur Amsterdam du rat surmulot, de la souris domestique et du chat haret (chat domestique retourné à l’état sauvage). (extrait blog officiel)

 A quoi occupe-t’on ses temps de repos ? 

On peut profiter de notre temps libre pour partir en “manip”. Ces manips, de type loisirs ou professionnelles, nous permettent de sortir de la base et de découvrir l’île. Les manips loisirs sont par exemple : la pêche, la course à pied et les nuits en cabane. Les manips professionnelles sont quant à elles principalement destinées à l’étude de la faune et de la flore. Sur base, on occupe son temps entre la lecture, le bricolage, le sport et les moments de partages entre hivernants.

Le profil du Taafien 

Avant de partir, on a une phase de préparation qui est matérielle, professionnelle et aussi psychologique. Si la préparation est bien faite, on s’adapte tout de suite à la situation d’isolement et à la communauté à laquelle on s’intègre et qu’on forme.
L’ambiance de mission a été excellente et a favorisé mon épanouissement pendant cette année d’hivernage. A aucun moment, je n’ai connu des moments de manque ou/et d’ennui. Les notions de partage, solidarité, bienveillance et simplicité prennent tous leurs sens ici.

Le groupe, parfois confiné pendant plusieurs mois selon le lieu, doit être solidaire : la mission implique l’isolement, pas la solitude.

«Les missions tiennent aussi le coup par la diversité des individus, précise Laurence André-Le-Marec, lors d’une interview accordée au journal Le Télégramme. Nous n’avons pas d’a priori. Le premier critère est une forte motivation mais cela ne suffit pas. Il y a des tests psychologiques qui permettent par exemple de détecter des tendances dépressives. Il nous faut des personnes équilibrées avec une excellente condition physique, de la curiosité et des personnalités qui ne soient pas trop extraverties pour bien s’intégrer dans un groupe. Une bonne capacité d’adaptation et une certaine maturité sont aussi indispensables».

EN SAVOIR UN PEU PLUS SUR L’HISTOIRE DE CES ILES 
1930 : le drame de Saint-Paul

Elle s’appelait Paule. C’est sans doute le seul bébé jamais né sur une des îles australes françaises. La petite Bretonne ne survivra pas longtemps sur Saint-Paul, terre de misère pour ses parents et quelques autres Cornouaillais embarqués dans une aventure inconsidérée en cette année 1930. À Saint-Paul, aujourd’hui île déserte, les ruines d’un projet tragiquement écourté sont toujours visibles.

L’histoire commence en 1893. Cette année-là, la France se décide à réaffirmer sa souveraineté sur les îles Kerguelen et les voisines Saint-Paul et Amsterdam.
Elles ont été oubliées pendant des décennies, suscitant la convoitise des Anglais ou des Australiens. Pêche, chasse à la baleine, voire agriculture : il se raconte que, finalement, ces terres ont un potentiel.

La même année, les frères Henry et René Bossière, fils d’un armateur baleinier du Havre, obtiennent la concession des îles Kerguelen. Tous les espoirs sont permis sur cette vaste terre déserte : l’installation d’un pénitencier ou l’élevage de moutons.
Plus tard, les frères Bossière obtiendront l’extension de leur concession aux îles de Saint-Paul et Amsterdam, distantes de 1.500 km. C’est que ces deux cailloux volcaniques, s’ils n’encouragent guère une implantation humaine faute notamment de points d’eau, disposent de richesses maritimes : langoustes et poissons abondent sur l’étroit plateau marin qui les ceinture.

20.000 langoustes par jour 

Il faut attendre 1928, pour que les Bossière se décident à exploiter ces richesses. Ils fondent la Langouste française. Un entrepreneur de Pont-Aven est chargé du recrutement des pêcheurs expérimentés nécessaires à la pêcherie de langoustes. Ils ne peuvent qu’être Bretons.
Pierre Presse recrute vingt-huit marins de la région de Concarneau attirés par l’aventure et les promesses de gains.
L’Austral quitte Le Havre le 4 septembre 1928. Il mettra quarante-neuf jours pour atteindre Saint-Paul. Il doit y déposer une équipe avec le matériel de construction d’une conserverie pour conditionner les queues de langoustes. Elle est bâtie sur la mince plate-forme à peu près plate qui ferme le cratère.
La réputation de l’île n’est pas usurpée. Certains jours 20.000 langoustes sont remontées dans les casiers.

Plus de cent travailleurs

En mars 1929, l’équipe est relevée. La première campagne a porté ses fruits et les marins bretons reviennent chez eux.
Peu après, le recrutement pour une deuxième campagne commence. Cette fois, l’exploitation industrielle peut commencer. Des femmes et quatre-vingt dix travailleurs malgaches seront du voyage.
En octobre 1929, l’usine, fermée depuis le printemps, est rouverte. La frénésie de la pêche reprend. Une centaine de personnes s’affairent sur la petite bande de terre. On appâte les langoustes avec des manchots. En février 1930, la deuxième campagne d’été s’achève.

Des conserves de viande

C’est alors que six Bretons et un Malgache acceptent de rester pour entretenir les installations jusqu’à la campagne suivante qui débutera en octobre. Il y a Victor et Louise Brunou qui est enceinte, Emmanuel Puloc’h, Julien Le Huludut, Pierre Quillivic, Louis Herlédan et François Ramamonzi.
Début mars, ils sont seuls avec un stock de conserves de viande comme provision. La solitude est terrible. Quelques semaines après le départ du bateau, la petite Paule naît dans cet univers sinistre. Elle survivra deux mois. Elle n’aura pas de fleurs sur sa tombe.
Les jours passent. Le bateau ravitailleur promis à la fin du printemps ne passe pas. Coincés sur leur langue de terre battue par les tempêtes d’hiver, les gardiens de Saint-Paul se désespèrent. Et puis, Emmanuel Puloc’h tombe malade. Ses chevilles sont gonflées, violacées.
Le mal s’étend. Ses collègues de misère arrivent à identifier le scorbut. La seule façon d’y échapper est de consommer des fruits et légumes frais. Mais il n’y en a pas sur l’île, où rien ne pousse. Fin juillet le malade meurt après plusieurs semaines d’agonie.

La relève est retardée

Le malheur est sur l’île abandonnée. « Dans cette île où il n’y a rien, il y a un cimetière », écrit Louis Herlédan dans son journal. François Ramamonzi tombe aussi malade. Il meurt à la fin août, puis Victor Brunou se plaint des mêmes enflures aux jambes. Il part début septembre. Louise est aussi malade. Les survivants décident alors de manger seulement des oeufs et du poisson frais, ce qui les sauvera. Fin octobre, un nouveau drame arrive : Pierre Quillivic, parti en mer à bord d’un petit canot, ne revient pas.

L’été austral arrive et toujours aucune nouvelle de l’extérieur. En France, on est loin de se douter du sort des Bretons. Des changements au sein de la société des Bossière retardent la relève. On a un peu oublié les marins, pas la langouste, car une nouvelle campagne ambitieuse se prépare.

Trois survivants 

Ce n’est que le 6 décembre que les «oubliés» seront secourus. Courant décembre, la nouvelle des décès arrive en métropole. C’est le scandale. Le quotidien l’Humanité déclenchera une campagne anticolonialiste contre les Bossière et «les esclaves de l’île de la mort».
L’histoire ne s’arrête pas là. Car le bateau qui arrive devant Saint-Paul, ce mois de décembre 1930, apporte un nouveau contingent d’une centaine de Malgaches et de vingt-deux Bretons, dont Prosper Yan de Concarneau, qui sera contremaître de la conserverie, son épouse Marie et leur petite fille.
Louis Herlédan repart avec le bateau mais, bizarrement, Julien Le Huludut et Louise Brunou décident d’effectuer la campagne d’été jusqu’en mars 1931. La survivante retrouve même son autre fille Maria, cinq ans, envoyée par la famille, ignorante du drame, rejoindre ses parents.

Epidémie fatale 

Quelque cent trente personnes vivent et travaillent dans une petite agglomération tassée sur le bord du cratère. Les boîtes serties et passées à l’autoclave s’accumulent. 6.000 langoustes sont capturées quotidiennement, parfois trois ou quatre fois plus. Le massacre des gorfous, assommés à coups de bâton, pour servir d’appâts se poursuit.
Tout va presque bien jusqu’au déclenchement d’une épidémie chez les Malgaches en mars 1931 : c’est le béribéri. Il est foudroyant. Quarante-quatre Malgaches vont en mourir alors que la décision est prise de rapatrier tout le monde.
L’Austral a commencé par les fermiers des Kerguelen, qui tentaient d’élever des animaux à Port-Couvreux, également victimes du scorbut. En avril 1931, l’exploitation de la pêcherie sera abandonnée.
Ces îles sont définitivement inhabitables durablement. Les Bossière sont déshonorés et ruinés.

Oubliés et naufragés dans les îles australes 

Les îles australes, isolées dans les mers des quarantièmes rugissants et cinquantièmes hurlants, ont été le théâtre de nombreux drames.
Saint-Paul, île aujourd’hui déserte, a une vocation de terre oubliée. Déjà, à la fin du XVIIIe siècle, un autre Breton y a séjourné plus que de raison.
François Péron est né à Lambezellec en 1769. Devenu officier de marine, il accepte, en 1792, la proposition d’un capitaine anglais de séjourner sur Saint-Paul pour chasser l’otarie. Le bateau doit le récupérer quelques mois plus tard. Il ne reviendra jamais.

Sauvés par hasard

Le capitaine Péron et ses quatre compagnons d’infortune (deux Anglais et deux Français) vont vivre trois ans et quatre mois sur l’île, avant d’être sauvés par hasard par un bateau de passage. Il ne pourra même pas emporter les 2.700 peaux d’otarie accumulées. Après une vie d’aventures sur les mers, le capitaine Péron qui a écrit ses mémoires, se retirera à Saumur.
Les histoires de naufragés ont souvent défrayé la chronique au XIXe siècle. Des navigateurs bretons ont aussi leurs noms dans ces pages dramatiques. Ainsi Guillaume Lesquin, né à Roscoff en 1803, aux commandes d’une goélette partie à la chasse aux éléphants de mer en 1825.
Le bateau fait naufrage le 29 juillet sur la côte de l’île de l’Est, dans l’archipel des Crozet, découvert en 1172 par Marion Dufresne. Le Breton se réfugie dans cette île désertique, en plein hiver austral avec six hommes, le reste de l’équipage ayant débarqué sur un autre îlot.

Un message de détresse 

Ils récupèrent sur la grève tous les débris et objets qui s’y échouent : bois, outillage, nourriture… Ils construisent ensuite une cabane constituée de pierres et de planches.
Leur alimentation est constituée d’albatros, d’éléphants de mer et d’oeufs de manchots.
Lesquin racontera avoir confectionné cent petits sacs de peau contenant un message de détresse que les hommes attachent au cou de jeunes albatros qui vont prendre leur envol. En vain.
La technique est pourtant éprouvée. À la fin du XVIIIe siècle, un albatros sera récupéré sur la côte australienne avec un message de naufragés.
Le 7 janvier 1827, après dix-sept mois de survie, les six hommes sont recueillis par un baleinier. Ils retrouvent les neuf autres qui ont aussi survécu sur leur île. Guillaume Lesquin mourra assassiné, dans une « maison particulière» à Valparaiso en 1830.
Article Le Télégramme – 2008

1772 : les premiers Bretons en Terre australe

Bouvet, Marion, Crozet, Kerguelen. Ces Bretons ont laissé leur nom à des cailloux perdus dans les 40èmes rugissants, amers désolés d’une chimère engloutie : le mythique continent austral.

Les écrits d’un marchand normand, Gonneville, ont aimanté des générations de navigateurs. Au début du XVI e siècle, il a pensé toucher la terre promise du grand Sud. En fait, il a atteint les côtes du Brésil. Il évoquera des terres luxuriantes, accueillantes. Les Bretons ne seront pas les derniers à se lancer à la recherche de cet eldorado : Jean-Baptiste Bouvet de Lozier, lieutenant de la Compagnie des Indes de Lorient, donnera son nom à une île déserte glacée, découverte en 1739 très au sud de la pointe africaine. Pourtant, les géographes en sont convaincus : il doit bien y avoir une terre plus vaste quelque part au sud des caps Horn, Bonne Espérance et de la Nouvelle Hollande (Australie). La deuxième moitié du XVIII e siècle voit la relance de la marine royale. « L’histoire qui va suivre est liée à la qualité des officiers de marine bretons, explique l’historien brestois Alain Boulaire. Il y a alors trois grandes familles d’officiers de marine : les Provençaux, de Toulon, dont beaucoup sont chevaliers de Malte ; les Rochelais, qui préfèrent servir le commerce ; les Bretons, surtout de Basse Bretagne, attirés par l’aventure. À Brest, les marins sont très bien formés, avec la présence de mathématiciens comme Monge, de cartographes (Ozanne). L’Académie de Marine a été créée en 1752 et confirmée en académie royale de marine. C’est un vrai pôle scientifique ».

Effervescence à l’Ile de France 

Il y a effervescence à l’île de France, actuelle île Maurice, en cette année 1771. De nombreux navigateurs se croisent sur les quais : La Pérouse, Marion-Dufresne, Kerguélen, Commerson le naturaliste… Tous s’apprêtent à vivre de riches et parfois dramatiques heures. En janvier 1772, le Malouin Marc-Joseph Marion-Dufresne sillonne les mers australes. Il identifiera précisément l’île qui portera son nom : Marion. Il découvre ensuite un chapelet de cailloux hostiles. Ils sont connus aujourd’hui sous le nom de son second, le Lorientais Julien Crozet. Marion-Dufresne sera tué par les Maoris en juin de la même année sur les côtes de la Nouvelle-Zélande.

Une histoire bretonne

Au même moment, un officier de la Royale s’engage dans une aventure plus ambitieuse vers la Terra Australis Incognita. Ils ont 32, 35, 38 ans. Louis de Saint-Alouarn (1738-1772) de Guengat ; Charles du Boisguehenneuc (1740-1778), de Dirinon, dont le berceau familial est à Tréogat ; François de Rosily Mesros (1748-1832), de Brest, seigneur de Châteauneuf-du-Faou et Plonévez-du-Faou ; Charles Mascarenne de Rivière (1738-1812), de Tréméoc. Alors que se profile la Révolution, ces petits nobles de vieille souche bretonne rêvent de découvertes et de gloire. Ils ont fait leurs armes dans les mers du Nord. Ils sont prêts à suivre vers le sud leur chef de file, Yves de Kerguélen, né en 1734 à Landudal (Sud-Finistère). Tous les officiers de marine réunis par Kerguelen ne sont, bien sûr, pas Bretons, mais ceux-ci ne le trahiront pas, même dans les périodes les plus difficiles. Le Cornouaillais a convaincu Louis XV de lui confier une mission de découverte des terres antarctiques. Il a choisi un état-major breton. « Ce sont d’abord des aventuriers, l’appât du gain vient après, juge Alain Boulaire. S’ils avaient voulu faire de l’argent, ils auraient fait la course, le trafic négrier. Kerguelen aurait pu rester à Dunkerque près de sa belle famille et devenir corsaire ».

La fin d’une époque 

Outre les états-majors, les équipages aussi sont bretons. « Ils parlaient breton sur les bateaux, mais ils connaissaient aussi le français » précise l’historien. En cette année 1771, les Bretons trouvent aussi à l’Île de France un compatriote qui va leur faciliter la tâche : le gouverneur, François-Julien Desroches, natif de Plouénan, près de Saint-Pol-de-Léon. Cet officier de marine possède aussi un manoir à Quimper. Kerguelen et son état-major cornouaillais seront bien accueillis. Quand, en ce mois de février 1772, Yves de Kerguelen découvre, après trois semaines de navigation difficile, les îles qui porteront son nom, il peine à masquer sa déception. Les promesses de richesse faites au roi ne seront pas tenues sur cette terre impropre à toute valorisation. Kerguelen ne descendra même pas à terre : il a deviné que le continent austral, s’il existe, n’est que pierre et glace. Kerguelen et sa génération ferment la période de la marine de guerre à voile. La Révolution et l’Empire vont mettre à mal la flottille française, qualifiée de « Versailles de Louis XVI ». Le XIX e siècle sera anglais sur les mers. Archipel des Kerguelen : l’appellation sera un hommage cruel du grand navigateur anglais James Cook à son contemporain et rival français. Le nom de Kerguelen est associé aux îles d’abord baptisées « de la Désolation ».

Oubli réparé 

La revendication territoriale française sur ces cailloux stériles battus par les vents, retombés dans la solitude, sera d’ailleurs bien tardive à la fin du XIX e siècle. C’est en 1893 que le gouvernement français, qui s’inquiète de l’attention trop poussée des Anglais et Australiens pour ces îles, ordonne la prise de possession officielle des Kerguelen. Le 1 e r janvier 1893, l’aviso l’Eure effectue une première prise de possession officielle. Le 7 janvier, une nouvelle cérémonie est faite et des vivres pour naufragés sont déposés. Quant à la Terra Australis Incognita, elle ne sera découverte qu’en 1840 par un autre Normand, Dumont d’Urville. La boucle est bouclée. L’Antarctique est aujourd’hui un des trésors les plus précieux de la planète Terre.

Article Le Télégramme – 2008

Kerguelen n'a jamais mis les pieds "sur son île"

Kerguelen pensait, en 1772, avoir découvert le continent austral. Il a seulement touché à un archipel battu par les vents, peuplé de manchots et d’éléphants de mer. Deux bateaux ont mouillé dans les eaux agitées des îles en ce mois de février : la Fortune, commandé par Kerguelen (200 hommes), et Le Gros Ventre, par Saint-Alouarn, avec 120 marins. Deux chaloupes quittent les navires vers la côte. Charles du Boisguehenneuc, second de Saint-Alouarn met, le premier, pied à terre pour une courte « prise de possession ». Rosily Mesros, qui commande la deuxième chaloupe, malmenée par la mer hachée, abandonne et se réfugie sur le Gros Ventre, le plus proche.

Le mensonge de Kerguelen

Kerguelen a disparu. Le Gros Ventre ne retrouvera pas la Fortune, qui après de vaines recherches dans le brouillard repart vers l’Île de France. Kerguelen ne reverra jamais Saint-Alouarn qui a décidé de poursuivre vers l’est. Il sera le premier Français à toucher l’Australie. Saint-Alouarn décédera à son retour à l’île de France en octobre 1772. Pendant ce périple, c’est Kerguelen qui a les honneurs à son retour en France, où il invente la découverte d’un continent riche de promesses et obtient le financement d’une nouvelle campagne de prospection. Il repart en 1773, toujours entouré de Bretons comme Rosnevet ou Du Couëdic. Mais ces mensonges, son comportement (il a fait monter une fille à bord comme compagne), empoisonnent le voyage qui se termine en janvier 1774 devant les îles sur le même constat d’échec. Une fois de plus, Kerguelen ne mettra pas les pieds sur les terres qui porteront plus tard son nom. Au retour, il sera jugé, emprisonné. Libéré en 1778, il réintégrera la Marine, puis se ralliera à la Révolution, sera promu vice-amiral… Il décédera à Paris en 1797.
Article Le Télégramme – 2008

et sur la vie de ces jeunes volontaires qui chaque année partent vivre sur cette île : blog officiel du district de Saint-Paul et Amsterdam 

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